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1914-1918 Afrique : la « petite » guerre en marge de la Grande

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Julien Colliat Publié le : 2018-11-14

Durant la Première Guerre mondiale, les combats sur le sol européen ont fait passer au second plan la guerre qui se déroulait au même moment en Afrique. Alors contrôlé dans sa quasi-totalité par les belligérants, le continent africain fut pourtant un enjeu non négligeable du conflit.

Loin des tranchées et de la boucherie européenne, les guerres du front africain, en raison du nombre réduit de combattants et des faibles moyens matériels, apparaissent comme un conflit d’une autre époque, marqué par un profond respect entre des adversaires contraints de faire face à un milieu hostile. L’épopée du général allemand von Lettow en Afrique orientale en constitue sans nul doute l’une des plus belles pages.

Corps méhariste ottoman Beersheba 1915, bibliothèque du Congrès, Washington.

L’Afrique du Nord aux mains des Alliés

Dès le mois d’août 1914, l’Algérie est la cible d’un bombardement naval effectué par deux croiseurs allemands. Elle restera ensuite totalement épargnée par le conflit, en dépit de quelques troubles dans les Aurès, consécutifs à la mobilisation massive de la population française. Au Maroc, le résident général Hubert Lyautey, redoutant une révolte indigène, parvient à maintenir l’ordre malgré le départ d’une partie de ses troupes.

En Afrique du Nord, la colonie la plus stratégique pour les belligérants est l’Égypte. Protectorat britannique depuis 1882, cette dernière reste officiellement sous suzeraineté ottomane et est gouvernée par un khédive, descendant de Méhémet Ali. Aussi, lorsqu’en octobre 1914, et après bien des hésitations, l’Empire ottoman renonce à sa neutralité et entre dans le conflit aux côtés des empires centraux, les nationalistes égyptiens se rangent majoritairement dans le camp des Turcs.

De leur côté, les Britanniques en profitent pour mettre un terme à la suzeraineté nominale que le sultan ottoman exerce sur l’Égypte. Le 19 décembre 1914, le khédive Abbas II Hilmi est déposé par les autorités britanniques et remplacé par un de ses oncles, Hussein Kamel, qui reçoit le titre de sultan, ce qui aboutit de facto à rompre tout lien d’allégeance à Constantinople.

L’objectif principal des Turcs et de leurs alliés allemands est le contrôle du canal de Suez. En janvier 1915, une armée ottomane de 20 000 hommes, dirigée par le général Djemal Pacha et appuyée par le Reich, traverse le Sinaï et lance une offensive en direction de Suez. Ne bénéficiant pas du soutien escompté de la population égyptienne alors que le calife ottoman avait proclamé le djihad, l’offensive est brisée par les Alliés.

En août 1916, les Ottomans tentent une seconde fois d’envahir l’Égypte mais leur offensive est à nouveau arrêtée dans le Sinaï par les Britanniques à la bataille de Romani.

Pour affaiblir les Alliés, les Turcs s’appuient les Senoussis, une confrérie musulmane fondée au XIXe siècle et prônant un retour à l’islam des origines, sur le modèle des wahhabites séoudiens. Basés en Libye où ils ont combattu l’implantation italienne, ils tiennent une partie du Sahara. Dès novembre 1914, alors que l'Italie n’est pas encore entrée en guerre, les Senoussis s’emparent de l’oasis de Sebha et massacrent la garnison, obligeant les Italiens à évacuer les places du Fezzan et à se replier dans quelques villes côtières.

Les Senoussis en campagne.

Après l’entrée en guerre de l’Italie en août 1915, Rome va rapidement perdre le contrôle de la Libye. Les Italiens ne parviendront qu’à se maintenir à Tripoli et Homs, laissant les Senoussis maîtres de la Cyrénaïque et du Fezzan.

À partir de 1916, le chef de la confrérie, Idriss As-Senussi, convaincu de la défaite des Turcs, choisit d’entamer des négociations avec les Alliés lesquelles débouchent en avril 1917 sur l’accord d’Acroma. Celui-ci prévoit un partage territorial de la Libye, reconnaissant la quasi indépendance de la Cyrénaïque sous l’autorité d’Idriss tout en laissant à la Tripolitaine une large autonomie. En 1951, Idriss As-Senussi deviendra roi de Libye sous le nom d’Idriss 1er. Il sera renversé 18 ans plus tard par un certain… Mouammar Kadhafi !

Enfin, entre 1916 et 1917, le nord de l’actuel Niger est le théâtre d’une rébellion touarègue contre l’occupation française, largement soutenue par les Senoussis. Après être parvenus à prendre la plupart des villes du nord du pays, les insurgés seront finalement chassés.

Une compagnie formée de volontaires indigènes, Afrique orientale allemande, 1914, Walther Dobbertin, Archives fédérales allemandes.

Les colonies allemandes d’Afrique

En 1914, l’Allemagne possède 4 colonies éparses en Afrique noire :

  • • Le Togo, qui comprend l’actuel Togo ainsi que la partie orientale du Ghana,
  • • Le Cameroun, qui correspond à l’actuel Cameroun étendu à plusieurs régions des pays limitrophes,
  • • Le Sud-Ouest africain, actuelle Namibie,
  • • L’Afrique Orientale allemande qui comprend l’actuelle Tanzanie (sans Zanzibar), le Rwanda et le Burundi.

Lors du déclenchement de la guerre, l’Allemagne, consciente de la fragilité de ses possessions africaines, tente d’empêcher que le conflit ne s’étende aux colonies, faisant prévaloir la neutralité de tout le bassin du Congo, décidée à la conférence de Berlin en 1885.

Les Allemands trouvent un allié de circonstance dans le gouvernement belge qui envoie une note allant dans ce sens à ses ambassadeurs en France et au Royaume-Uni : « Vu la mission civilisatrice commune aux nations colonisatrices, le gouvernement belge désire, par un souci d'humanité, ne pas étendre le champ des hostilités à l'Afrique centrale. Il ne prendra donc pas l'initiative d'infliger une pareille épreuve à la civilisation dans cette région et les forces militaires qu'il y possède n'entreront en action que dans le cas où elles devraient repousser une attaque contre ses possessions africaines. »

Mais de leur côté, la France et le Royaume-Uni s’opposent à la neutralisation du continent africain. Leur priorité est d’attaquer l’Allemagne sur tous les fronts afin d’obtenir des victoires rapides qui pourraient raviver le moral de leur opinion publique.

La campagne du Togo

Le Togo est la moins protégée et défendue des colonies allemandes. Curieusement, c’est dans cet étroit couloir bordant le lac Volta que le Reich a installé, près de la ville d'Atakpamé, la station radio de Kamina, une station de TSF ultramoderne, indispensable pour la coordination des navires de guerre.

Le 7 août 1914, Français et Britanniques envahissent le Togo. La progression rapide des Alliés contraint les Allemands à détruire la station radio de Kamina dans la nuit du 24 au 25 août. Le lendemain, les troupes commandées par le gouverneur Hans Georg von Doering capitulent. Alors qu’au même moment, les Français, bousculés par l’offensive allemande en Belgique, entament la retraite de la Marne, la conquête du Togo apparaît comme un très insignifiant succès.

Des tirailleurs rentrant de leur marche à Douala, en décembre 1916, © Ministère de la Culture, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine - diffusion RMN, DR.

La campagne du Cameroun

Pour les Français, la conquête du Cameroun est une priorité, la colonie allemande séparant en deux l’Afrique-Équatoriale française. En plus de leur supériorité numérique, les Alliés disposent dans le secteur des infrastructures du Congo belge (chemins de fer, lignes télégraphiques…) que Bruxelles a aussitôt mis à leur disposition.

Les Français lancent les hostilités dès le 6 août 1914 en occupant Bonga, à la pointe sud du pays, ce qui leur permet de rétablir les communications fluviales entre les possessions de l’Afrique-Équatoriale française. Quelques semaines plus tard, un corps expéditionnaire franco-britannique commandé par le Canadien Charles Macpherson Dobell débarque près de Douala, la capitale de la colonie. La ville est prise le 27 septembre. Au même moment, à l’extrême nord, les Français s’emparent de l’avant-poste de Kousséri.

En mars 1915, la grande offensive alliée est déclenchée. Plutôt que de s’arc-bouter autour de Yaoundé menacée d’encerclement, le commandant militaire du Cameroun, Emil Zimmermann, décide d’abandonner la colonie et tente avec ses hommes une percée au sud en direction de la Guinée espagnole (actuelle Guinée équatoriale), un territoire neutre où ils ne pourraient être capturés par les troupes alliées. Sans se faire intercepter, les Allemands atteignent la colonie espagnole en janvier 1916. Des négociations sont alors entreprises avec Madrid qui accepte d’embarquer Zimmermann et ses troupes sur des navires espagnols à destination de Cadix.

La campagne camerounaise n’est cependant pas terminée car une enclave allemande subsiste encore dans le nord du pays, près de Mora, où, à l'abri d'une imprenable position rocheuse, le capitaine Ernst von Raben résiste depuis 18 mois avec une poignée d’hommes à l’encerclement allié, refusant de capituler. Lorsqu’on lui apprend que l’armée allemande a été désarmée en Guinée espagnole, von Raben consent à se rendre, à la condition que les honneurs militaires lui soient rendus. Les Alliés acceptent, magnanimes.

Dilemmes afrikaners face au Sud-Ouest africain allemand

Sitôt la guerre déclarée, l'Union sud-africaine, en tant que dominion britannique, se trouve engagée dans le camp anglais et est chargée par Londres de conquérir le Sud-Ouest africain allemand.

Encore profondément marquée par la guerre des Boers, la population blanche sud-africaine est divisée. Si les anglophones acceptent la mobilisation comme un seul homme, les Afrikaners sont partagés entre la loyauté à la couronne britannique, à l’instar du Premier ministre Louis Botha, et la stricte neutralité, comme le prône le général James Hertzog, fondateur du Parti national.

En septembre 1914, le parlement sud-africain accepte de lever une armée pour envahir le Sud-Ouest africain allemand. Alors qu’il commande un régiment stationné à proximité de la frontière avec la colonie allemande, le colonel Manie Maritz refuse d’obéir aux ordres de Pretoria et entre en rébellion.

Dans l’optique d’une revanche de la guerre des Boers, Maritz entend obtenir par la force l’indépendance des républiques afrikaners d'Orange et du Transvaal et se rapproche des Allemands. Suivi par 12 000 hommes, il marche sur la capitale !

Pour les Anglais, la perspective de devoir affronter Allemands et Boers coalisés est si préoccupante que Londres envisage de dérouter les 30 000 hommes du contingent australo-néozélandais en route pour les Dardanelles et de les faire débarquer en Afrique du Sud.

Le 12 octobre 1914, Louis Botha proclame la loi martiale. Les rebelles afrikaners sont finalement vaincus par les troupes restées fidèles au gouvernement, tandis que Maritz se réfugie en territoire allemand.

Dégagée du risque d’insurrection intérieure, l’Afrique du Sud peut désormais débuter la campagne du Sud-Ouest africain allemand. En avril 1916, trois colonnes sud-africaines, fortes de 42 000 hommes au total, pénètrent dans la colonie du Reich.

Entre la modeste armée allemande et les puissantes troupes sud-africaines, le rapport de force est complètement disproportionné, à tel point que le général Botha dédaigne l’aide des populations indigènes, hostiles aux colons allemands, arguant qu’il s’agit d’une guerre entre Blancs.

Le 12 mai, les Sud-Africains occupent le poste de Windhoek abandonné par les Allemands qui se replient à Tsumeb, à l’est du pays. En quelques semaines, les villes de la colonie sont prises les unes après les autres. Le 8 juillet, Tsumeb tombe aux mains de l’armée de Pretoria. La prise de la ville met fin aux espoirs des troupes du Reich qui espéraient rejoindre l’Afrique Orientale allemande en passant par la bande de Caprivi. Sans possibilité de retraite, le gouverneur, Theodor Sietz, capitule le lendemain.

Bataille de Tanga , 3 novembre 1914, Martin Frost (peintre de guerre allemand).

L’Afrique Orientale allemande résiste aux Alliés

En Afrique Orientale allemande, les troupes du Reich sont commandées par le colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck.

Âgé de 44 ans, celui-ci s’est illustré dix ans plus tôt dans le Sud-Ouest africain allemand durant la campagne contre les Hereros où il s’est familiarisé avec les guerres coloniales, basées sur la rapidité et l’esprit d’initiative. Rédacteur d’un rapport remarqué sur les aspects militaires de la politique coloniale allemande, il a été nommé en Afrique orientale en 1914...

Heia Safari !

L'historien africaniste Bernard Lugan s'est pris de passion pour l'épopée militaire du général Von Lettow-Vorbeck.

Il lui a consacré une monographie exceptionnellement documentée et illustrée (disponible en ligne sur le site internet de l'auteur, 30€).

Ce livre demeure, au moins en français, la principale source d'information sur les opérations militaires en Afrique subsaharienne en 1914-1918.


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