CEACH

  • Plein écran
  • Ecran large
  • Ecran étroit
  • Agrandir le texte
  • Taille par défaut
  • Rapetisser le texte

2018

1914-1918 Afrique : la « petite » guerre en marge de la Grande

Envoyer
https://www.herodote.net/
Julien Colliat Publié le : 2018-11-14

Durant la Première Guerre mondiale, les combats sur le sol européen ont fait passer au second plan la guerre qui se déroulait au même moment en Afrique. Alors contrôlé dans sa quasi-totalité par les belligérants, le continent africain fut pourtant un enjeu non négligeable du conflit.

Loin des tranchées et de la boucherie européenne, les guerres du front africain, en raison du nombre réduit de combattants et des faibles moyens matériels, apparaissent comme un conflit d’une autre époque, marqué par un profond respect entre des adversaires contraints de faire face à un milieu hostile. L’épopée du général allemand von Lettow en Afrique orientale en constitue sans nul doute l’une des plus belles pages.

Corps méhariste ottoman Beersheba 1915, bibliothèque du Congrès, Washington.

L’Afrique du Nord aux mains des Alliés

Dès le mois d’août 1914, l’Algérie est la cible d’un bombardement naval effectué par deux croiseurs allemands. Elle restera ensuite totalement épargnée par le conflit, en dépit de quelques troubles dans les Aurès, consécutifs à la mobilisation massive de la population française. Au Maroc, le résident général Hubert Lyautey, redoutant une révolte indigène, parvient à maintenir l’ordre malgré le départ d’une partie de ses troupes.

En Afrique du Nord, la colonie la plus stratégique pour les belligérants est l’Égypte. Protectorat britannique depuis 1882, cette dernière reste officiellement sous suzeraineté ottomane et est gouvernée par un khédive, descendant de Méhémet Ali. Aussi, lorsqu’en octobre 1914, et après bien des hésitations, l’Empire ottoman renonce à sa neutralité et entre dans le conflit aux côtés des empires centraux, les nationalistes égyptiens se rangent majoritairement dans le camp des Turcs.

De leur côté, les Britanniques en profitent pour mettre un terme à la suzeraineté nominale que le sultan ottoman exerce sur l’Égypte. Le 19 décembre 1914, le khédive Abbas II Hilmi est déposé par les autorités britanniques et remplacé par un de ses oncles, Hussein Kamel, qui reçoit le titre de sultan, ce qui aboutit de facto à rompre tout lien d’allégeance à Constantinople.

L’objectif principal des Turcs et de leurs alliés allemands est le contrôle du canal de Suez. En janvier 1915, une armée ottomane de 20 000 hommes, dirigée par le général Djemal Pacha et appuyée par le Reich, traverse le Sinaï et lance une offensive en direction de Suez. Ne bénéficiant pas du soutien escompté de la population égyptienne alors que le calife ottoman avait proclamé le djihad, l’offensive est brisée par les Alliés.

En août 1916, les Ottomans tentent une seconde fois d’envahir l’Égypte mais leur offensive est à nouveau arrêtée dans le Sinaï par les Britanniques à la bataille de Romani.

Pour affaiblir les Alliés, les Turcs s’appuient les Senoussis, une confrérie musulmane fondée au XIXe siècle et prônant un retour à l’islam des origines, sur le modèle des wahhabites séoudiens. Basés en Libye où ils ont combattu l’implantation italienne, ils tiennent une partie du Sahara. Dès novembre 1914, alors que l'Italie n’est pas encore entrée en guerre, les Senoussis s’emparent de l’oasis de Sebha et massacrent la garnison, obligeant les Italiens à évacuer les places du Fezzan et à se replier dans quelques villes côtières.

Les Senoussis en campagne.

Après l’entrée en guerre de l’Italie en août 1915, Rome va rapidement perdre le contrôle de la Libye. Les Italiens ne parviendront qu’à se maintenir à Tripoli et Homs, laissant les Senoussis maîtres de la Cyrénaïque et du Fezzan.

À partir de 1916, le chef de la confrérie, Idriss As-Senussi, convaincu de la défaite des Turcs, choisit d’entamer des négociations avec les Alliés lesquelles débouchent en avril 1917 sur l’accord d’Acroma. Celui-ci prévoit un partage territorial de la Libye, reconnaissant la quasi indépendance de la Cyrénaïque sous l’autorité d’Idriss tout en laissant à la Tripolitaine une large autonomie. En 1951, Idriss As-Senussi deviendra roi de Libye sous le nom d’Idriss 1er. Il sera renversé 18 ans plus tard par un certain… Mouammar Kadhafi !

Enfin, entre 1916 et 1917, le nord de l’actuel Niger est le théâtre d’une rébellion touarègue contre l’occupation française, largement soutenue par les Senoussis. Après être parvenus à prendre la plupart des villes du nord du pays, les insurgés seront finalement chassés.

Une compagnie formée de volontaires indigènes, Afrique orientale allemande, 1914, Walther Dobbertin, Archives fédérales allemandes.

Les colonies allemandes d’Afrique

En 1914, l’Allemagne possède 4 colonies éparses en Afrique noire :

  • • Le Togo, qui comprend l’actuel Togo ainsi que la partie orientale du Ghana,
  • • Le Cameroun, qui correspond à l’actuel Cameroun étendu à plusieurs régions des pays limitrophes,
  • • Le Sud-Ouest africain, actuelle Namibie,
  • • L’Afrique Orientale allemande qui comprend l’actuelle Tanzanie (sans Zanzibar), le Rwanda et le Burundi.

Lors du déclenchement de la guerre, l’Allemagne, consciente de la fragilité de ses possessions africaines, tente d’empêcher que le conflit ne s’étende aux colonies, faisant prévaloir la neutralité de tout le bassin du Congo, décidée à la conférence de Berlin en 1885.

Les Allemands trouvent un allié de circonstance dans le gouvernement belge qui envoie une note allant dans ce sens à ses ambassadeurs en France et au Royaume-Uni : « Vu la mission civilisatrice commune aux nations colonisatrices, le gouvernement belge désire, par un souci d'humanité, ne pas étendre le champ des hostilités à l'Afrique centrale. Il ne prendra donc pas l'initiative d'infliger une pareille épreuve à la civilisation dans cette région et les forces militaires qu'il y possède n'entreront en action que dans le cas où elles devraient repousser une attaque contre ses possessions africaines. »

Mais de leur côté, la France et le Royaume-Uni s’opposent à la neutralisation du continent africain. Leur priorité est d’attaquer l’Allemagne sur tous les fronts afin d’obtenir des victoires rapides qui pourraient raviver le moral de leur opinion publique.

La campagne du Togo

Le Togo est la moins protégée et défendue des colonies allemandes. Curieusement, c’est dans cet étroit couloir bordant le lac Volta que le Reich a installé, près de la ville d'Atakpamé, la station radio de Kamina, une station de TSF ultramoderne, indispensable pour la coordination des navires de guerre.

Le 7 août 1914, Français et Britanniques envahissent le Togo. La progression rapide des Alliés contraint les Allemands à détruire la station radio de Kamina dans la nuit du 24 au 25 août. Le lendemain, les troupes commandées par le gouverneur Hans Georg von Doering capitulent. Alors qu’au même moment, les Français, bousculés par l’offensive allemande en Belgique, entament la retraite de la Marne, la conquête du Togo apparaît comme un très insignifiant succès.

Des tirailleurs rentrant de leur marche à Douala, en décembre 1916, © Ministère de la Culture, Médiathèque de l'architecture et du patrimoine - diffusion RMN, DR.

La campagne du Cameroun

Pour les Français, la conquête du Cameroun est une priorité, la colonie allemande séparant en deux l’Afrique-Équatoriale française. En plus de leur supériorité numérique, les Alliés disposent dans le secteur des infrastructures du Congo belge (chemins de fer, lignes télégraphiques…) que Bruxelles a aussitôt mis à leur disposition.

Les Français lancent les hostilités dès le 6 août 1914 en occupant Bonga, à la pointe sud du pays, ce qui leur permet de rétablir les communications fluviales entre les possessions de l’Afrique-Équatoriale française. Quelques semaines plus tard, un corps expéditionnaire franco-britannique commandé par le Canadien Charles Macpherson Dobell débarque près de Douala, la capitale de la colonie. La ville est prise le 27 septembre. Au même moment, à l’extrême nord, les Français s’emparent de l’avant-poste de Kousséri.

En mars 1915, la grande offensive alliée est déclenchée. Plutôt que de s’arc-bouter autour de Yaoundé menacée d’encerclement, le commandant militaire du Cameroun, Emil Zimmermann, décide d’abandonner la colonie et tente avec ses hommes une percée au sud en direction de la Guinée espagnole (actuelle Guinée équatoriale), un territoire neutre où ils ne pourraient être capturés par les troupes alliées. Sans se faire intercepter, les Allemands atteignent la colonie espagnole en janvier 1916. Des négociations sont alors entreprises avec Madrid qui accepte d’embarquer Zimmermann et ses troupes sur des navires espagnols à destination de Cadix.

La campagne camerounaise n’est cependant pas terminée car une enclave allemande subsiste encore dans le nord du pays, près de Mora, où, à l'abri d'une imprenable position rocheuse, le capitaine Ernst von Raben résiste depuis 18 mois avec une poignée d’hommes à l’encerclement allié, refusant de capituler. Lorsqu’on lui apprend que l’armée allemande a été désarmée en Guinée espagnole, von Raben consent à se rendre, à la condition que les honneurs militaires lui soient rendus. Les Alliés acceptent, magnanimes.

Dilemmes afrikaners face au Sud-Ouest africain allemand

Sitôt la guerre déclarée, l'Union sud-africaine, en tant que dominion britannique, se trouve engagée dans le camp anglais et est chargée par Londres de conquérir le Sud-Ouest africain allemand.

Encore profondément marquée par la guerre des Boers, la population blanche sud-africaine est divisée. Si les anglophones acceptent la mobilisation comme un seul homme, les Afrikaners sont partagés entre la loyauté à la couronne britannique, à l’instar du Premier ministre Louis Botha, et la stricte neutralité, comme le prône le général James Hertzog, fondateur du Parti national.

En septembre 1914, le parlement sud-africain accepte de lever une armée pour envahir le Sud-Ouest africain allemand. Alors qu’il commande un régiment stationné à proximité de la frontière avec la colonie allemande, le colonel Manie Maritz refuse d’obéir aux ordres de Pretoria et entre en rébellion.

Dans l’optique d’une revanche de la guerre des Boers, Maritz entend obtenir par la force l’indépendance des républiques afrikaners d'Orange et du Transvaal et se rapproche des Allemands. Suivi par 12 000 hommes, il marche sur la capitale !

Pour les Anglais, la perspective de devoir affronter Allemands et Boers coalisés est si préoccupante que Londres envisage de dérouter les 30 000 hommes du contingent australo-néozélandais en route pour les Dardanelles et de les faire débarquer en Afrique du Sud.

Le 12 octobre 1914, Louis Botha proclame la loi martiale. Les rebelles afrikaners sont finalement vaincus par les troupes restées fidèles au gouvernement, tandis que Maritz se réfugie en territoire allemand.

Dégagée du risque d’insurrection intérieure, l’Afrique du Sud peut désormais débuter la campagne du Sud-Ouest africain allemand. En avril 1916, trois colonnes sud-africaines, fortes de 42 000 hommes au total, pénètrent dans la colonie du Reich.

Entre la modeste armée allemande et les puissantes troupes sud-africaines, le rapport de force est complètement disproportionné, à tel point que le général Botha dédaigne l’aide des populations indigènes, hostiles aux colons allemands, arguant qu’il s’agit d’une guerre entre Blancs.

Le 12 mai, les Sud-Africains occupent le poste de Windhoek abandonné par les Allemands qui se replient à Tsumeb, à l’est du pays. En quelques semaines, les villes de la colonie sont prises les unes après les autres. Le 8 juillet, Tsumeb tombe aux mains de l’armée de Pretoria. La prise de la ville met fin aux espoirs des troupes du Reich qui espéraient rejoindre l’Afrique Orientale allemande en passant par la bande de Caprivi. Sans possibilité de retraite, le gouverneur, Theodor Sietz, capitule le lendemain.

Bataille de Tanga , 3 novembre 1914, Martin Frost (peintre de guerre allemand).

L’Afrique Orientale allemande résiste aux Alliés

En Afrique Orientale allemande, les troupes du Reich sont commandées par le colonel Paul Emil von Lettow-Vorbeck.

Âgé de 44 ans, celui-ci s’est illustré dix ans plus tôt dans le Sud-Ouest africain allemand durant la campagne contre les Hereros où il s’est familiarisé avec les guerres coloniales, basées sur la rapidité et l’esprit d’initiative. Rédacteur d’un rapport remarqué sur les aspects militaires de la politique coloniale allemande, il a été nommé en Afrique orientale en 1914...

Heia Safari !

L'historien africaniste Bernard Lugan s'est pris de passion pour l'épopée militaire du général Von Lettow-Vorbeck.

Il lui a consacré une monographie exceptionnellement documentée et illustrée (disponible en ligne sur le site internet de l'auteur, 30€).

Ce livre demeure, au moins en français, la principale source d'information sur les opérations militaires en Afrique subsaharienne en 1914-1918.


Épisode suivant Voir la suite

Voir la version intégrale

« MAHAZOMORA, le tirailleur malgache »

Envoyer

Salut Poilu !

Envoyer

Livret Commemoration Centenaire Armistice 14 18 - Beaulieu

Envoyer

Les Batailles des Éparges par le colonel (er) Xavier PIERSON

Envoyer

https://www.legionetrangere.fr/

Publication : 8 novembre 2018

Les combats des Éparges par Xavier PIERSON

Il existe un plan classique pour expliquer une bataille ; il faut présenter les forces en présence, la tactique employée, la chronologie des évènements, le bilan des pertes et annoncer le vainqueur. Les ouvrages traitant de cette bataille ont utilisé cette méthode excellemment didactique. Pourquoi s’en affranchir ? Mais il est nécessaire d’expliquer en quoi les combats des Éparges sont emblématiques. Plus que partout ailleurs dans cette Grande Guerre qualifiée d’industrielle et de totale, la place de l’homme est restée prépondérante. Toute la puissance de feu, tout le pouvoir de destruction se sont concentrés là, sur crête d’un peu plus d’un kilomètre de long. Cette terre fut martelée, remuée, bouleversée, chamboulée à l’extrême au point de recueillir des milliers de disparus, de soldats sans sépultures, sans noms, sans croix…

Ainsi, au-delà de ce plan logique, il faut insister sur les dimensions humaines. Que l’exposé devienne récit, histoire d’hommes ! Le champ de bataille des Éparges ne possédait pas les critères traditionnels pour une confrontation ; pas de grande plaine pour les déploiements de masse, pas d’axes pour les mouvements tactiques, pas de place forte à investir, pas de dimension symbolique à acquérir. Pourtant, l’affrontement, un des plus violents du premier conflit mondial, aura lieu de février à juin 1915. Et dans cet affrontement titanesque, le futur écrivain Maurice Genevoix est présent. Il écrira : « Ce que nous avons fait c’est plus qu’on ne pouvait demander à des hommes et nous l’avons fait ».

Le village des Éparges regroupait, à la veille de la Grande Guerre, environ deux cents âmes. Un village rue, comme tant d’autres en Meuse. Un village de paysans, de journaliers, d’artisans, de petits commerçants. Tous ces hommes ont rejoint leurs corps d’affectation et neuf d’entre eux (environ 20%) y laissèrent la vie. Dans les collines qui abritent la commune et dans la vallée du Longeau qui la borde, on cultive tout ce qui peut pousser et produire ; la terre est généreuse, lourde d’argile avec des lopins de calcaire pour accueillir la vigne. Les Éparges est dans un écrin. En gravissant les crêtes à l’est, on découvre au bout du chemin la grande plaine de la Woëvre et au-delà Metz, à quarante kilomètres, avec sa garnison allemande ; en montant à l’ouest, on entre dans la forêt avec sa Tranchée de Calonne et plus loin la Meuse. Il est évident que les hauts à l’est paraissent stratégiquement très importants. Promontoires excellents pour l’observation des mouvements et l’application des tirs, il convient de s’y installer les premiers, de s’y retrancher au plus vite et au mieux.

Les Allemands ne s’y trompent pas.

A la fin d’août 1914, ils traversent la Woëvre, franchissent les Hauts, dépassent la Tranchée de Calonne et déboulent sur la Meuse. Ils espèrent passer rapidement sur la rive gauche, prendre à revers Verdun et frapper le flanc droit d’une armée française qui recule depuis un mois. Mais celle-ci réagit sur la Marne et repousse l’envahisseur. Sur la Meuse, les forts résistent et les Allemands ne peuvent qu’occuper Saint-Mihiel. Du coup, une grande partie des forces repart vers l’est et décide, justement, de s’installer sur les Hauts de Meuse. C’est la crête des Éparges qui est choisie. Elle n’est pourtant pas la plus haute (moins de 350 m). D’emblée, l’occupant creuse, fortifie, bétonne. Le train, tortillard plutôt, arrive au pied du mouvement de terrain, à Combres. On aménage des galeries, des abris, des postes de commandement, de secours, de tir… La crête se couvre de tranchées et de boyaux, s’hérisse de chicanes et de fils de fer barbelés. Les Français se déploient dans la forêt à l’ouest où ils placent leur artillerie, dans les ruines du village et sur la colline de Montgirmont, juste au nord de la position allemande.

De l’automne 1914 au tout début de 1915, les positions ne changeront pas. Certes, on se fusille, on se mitraille, on se bombarde de temps en temps mais rien de déterminant, de préoccupant. Si les choses pouvaient en rester là…

En janvier 1915, le commandement français décide de reprendre l’initiative. Des offensives seront lancées en Woëvre, en Argonne et à Saint-Mihiel. C’est tout le secteur meusien qui semble visé. Le promontoire allemand des Éparges devient un objectif prioritaire. La date de l’attaque est fixée au 14 février puis repoussée de trois jours pour cause de mauvais temps. L’artillerie est massée sur la Tranchée de Calonne. Il s’agit de 75 mm, de 90 mm, de 120, de 155 et même d’obusiers de 220. L’infanterie occupe l’ouest et le nord de la crête à portée de fusils de l’ennemi. Les premières lignes s’observent facilement ; à hauteur de Montgirmont quelques centaines de mètres les séparent. Pour les troupes positionnées dans le village, elles devront franchir le Longeau, petit ruisseau qui ne constitue pas un obstacle mais un fort désagrément pour qui veut le franchir à gué, en hiver.

Le 17 février, vers 4h15, les déplacements pour rejoindre les positions d’assaut s’exécutent. Personne ne se doute de la violence à venir. Pourtant tout est prêt pour anéantir l’adversaire. Toute la matinée, l’artillerie française déverse un déluge d’obus ; vers 14h, il est procédé à la mise à feu de quatre mines placées sous les tranchées allemandes. La déflagration est telle qu’elle est perçue physiquement à une vingtaine de kilomètres de l’explosion, dans la plaine de la Woëvre. C’est toute la crête des Éparges qui tremble. La frayeur empoigne tous les combattants : du jamais vu, du terrible… La crête est recouverte de fumée et sous celle-ci, il y a les hommes qui subissent et attendent l’attaque et ceux qui observent et préparent l’assaut. Ces derniers appartiennent pour la plupart aux 106e et 132e RI, régiments champenois de Chalons. Maurice Genevoix avait rejoint le 106 au début d’août 14.

A partir du 17 février, la bataille des Éparges n’est une longue suite d’attaques et de contre-attaques, de prises de tranchées et de reconquêtes de position. Combats de corps à corps, baïonnette au canon, avec képi sur la tête car le casque Adrian ne viendra qu’à l’été, voire l’automne 1915. Combats d’un autre âge avec des armes modernes d’une puissance destructrice inégalée. Les tranchées de premières lignes ont disparu ; elles ne sont qu’excavations de boue et de sang. La ligne de front, claire sur la carte, ressemble à un enchevêtrement de positions isolées tenues épisodiquement par l’un ou l’autre des adversaires. Les hommes qui tiennent et les autres qui attaquent, tous manifestent un courage extraordinaire, une ténacité inébranlable, une abnégation admirable. Les philosophes, les moralistes, pourront toujours chercher le pourquoi des choses ; les Poilus des Éparges ont montré le comment. L’acte et non le discours sublime l’homme. Au cours de cette bataille, les actes de bravoure, pour ne pas dire d’héroïsme, n’ont pas manqué.

Il faut lire Maurice Genevoix et son magistral ouvrage Ceux de 14 (Tome IV : Les Éparges) pour les saisir comme un cliché pris à l’improviste. C’est ce soldat mortellement blessé ; il ne peut pas parler mais il indique, par un regard intense, à l’auteur, chef de section, qu’il ne doit pas continuer sa progression. Un tireur allemand est aux aguets en face. Il n’avait plus que les yeux pour continuer la lutte… C’est ce jeune lieutenant saint-cyrien, Porchon, ami de Genevoix, qui crâne dans les ruines du village pour impressionner ses hommes et mourra le 18 février à la tête de sa section. Blessé une première fois, il veut rester en première ligne mais ses hommes l’entraînent à l’arrière pour… recevoir un fatal obus. C’est Maxime Réal Del Sarte qui refuse de se faire relever par un père de famille et qui est atteint, quelques instants plus tard, par un obus lui arrachant un bras. Après la guerre, il reprendra son métier de sculpteur et réalisera le magnifique monument des « Revenants » à la gloire des soldats du 106e RI. Ce sont tous ces soldats, anonymes et disparus, qui ont combattu aux Éparges. La Crête a enseveli environ 20 000 Français dont presque la moitié n’a pas de tombes. D’ailleurs, une jeune artiste, Mina Fischer, fiancée à un lieutenant porté disparu, décide de sculpter une fresque à « Ceux qui n’ont pas de tombe ». Cette belle œuvre orne le monument du point X. Devenue par la suite la Comtesse de Cugnac par son mariage avec un grand mutilé de la guerre, elle n’aura de cesse de commémorer chaque lundi de Pentecôte les combats de 1915. Aujourd’hui la cérémonie existe encore.

A la bataille des Éparges toutes les armes les plus meurtrières ont été employées et, pour certaines expérimentées. Ce fut le cas des mines. Il s’agissait de placer au bout d’un tunnel étroit une charge importante d’explosif juste à la verticale de la tranchée ennemie. On a lu plus haut que les Français avaient tiré, le 17 février, quatre mines et que l’explosion titanesque avait été perçue loin dans la plaine de la Woëvre. Mais il y en eut bien d’autres mises à feu. Les deux adversaires ne s’en sont pas privés. Environ 60. Certains spécialistes évaluent la plus grosse charge à 40 tonnes… A la bataille des Éparges, les éléments naturels ont ajouté à l’horreur. Un froid intense coupé par des pluies glaciales, un sol d’argile devenu terre de boue, accentuaient les souffrances des soldats. La lutte était continuelle ; rien n’épargnait les combattants. La soupe arrivait rarement en première ligne et quand elle y parvenait elle n’en était plus une.

Les offensives françaises cessèrent courant juin. Elles avaient atteint le point C, le sommet, mais il restait encore 400 m pour que la conquête fût totale. L’État-major avait jugé les pertes trop importantes, les sacrifices trop grands. C’est tout dire. Il faudra attendre septembre 1918, pour chasser définitivement les Allemands de la crête avec l’aide des Américains.

Le combattant des Éparges préfigure celui de Verdun, l’année suivante. Malgré l’âpreté des combats et les pertes énormes qui en découlèrent, le Poilu des Hauts de Meuse résista aux contre-attaques et donna l’assaut avec fougue et détermination. S’il rechigna parfois, il fut discipliné, stimulé par l’exemple des chefs de contact et non contraint par une hiérarchie supérieure. Ils furent des héros et non des victimes ; ils ont préféré être des hommes de devoir. Que les citoyens d’aujourd’hui soucieux de leurs droits se souviennent de ces géants.

Colonel (er) Xavier PIERSON, Saint-Cyrien de la « Guilleminot », 1975-77,

Officier de la Légion étrangère, ancien Chef de corps du 1er Régiment étranger à Aubagne

Maire des Éparges

A l'épreuve du feu - Les Frères d'Armes du 110 dans la Grande Guerre - 2016

Envoyer

Tiraera - La Grande Île dans la Grande Guerre.

Envoyer

Le 11 novembre, rien ne remplacera la victoire

Envoyer
https://lavoiedelepee.blogspot.com/
mercredi 24 octobre 2018

Version développée d'un texte publié par Figaro Vox (ici) et Le Figaro du 24 octobre.

Il se murmure (ici) que le président de la République ne souhaiterait pas célébrer le centenaire de la victoire de la France et de ses alliés le 11 novembre prochain. A la place, il ne serait question, à travers un « périple mémoriel », que d’évoquer les souffrances de nos soldats et de rendre hommage à leur courage tout au long de la guerre, ce qui paraît être la moindre des choses, mais sans évoquer le sens de ces mêmes souffrances, ce qui paraît être une faute.
Le président, pour reprendre les termes de Bruno Roger-Petit, son « conseiller mémoire », « regarde l'histoire en face » et souhaiterait d'abord que l'on retienne que la Grande Guerre fut « une grande hécatombe » lors de laquelle « les combattants, qui seront au cœur des commémorations, étaient pour l’essentiel des civils que l’on avait armés ». Ces mots paraissent difficiles à imaginer en 2018 tellement ils apparaissent comme la lumière résiduelle d’une étoile idéologique déjà morte. Ils l’ont été pourtant témoignant alors d’une histoire non pas vue de face mais de biais. Non monsieur le président, il ne s’agissait pas de « civils que l’on avait armés » mais de citoyens, qui pour reprendre les termes de la loi du 5 septembre 1798, étaient forcément « aussi des soldats et se devaient à la défense de la patrie ». Concrètement, en 1914, tout français physiquement apte était soldat jusqu’à l’âge de 49 ans, plus tardivement encore pour les militaires.
Le citoyen défend la cité lorsque celle-ci est menacée, c’est un des fondements de la République, or, il ne faudrait pas l’oublier, la République française était bel et bien menacée en août 1914. Elle fut même partiellement envahie et ravagée. Les quatre millions d’hommes qui se sont rassemblés alors n’étaient pas des civils naïfs. C’était absolument tous des soldats d’active ou de réserve qui répondaient sans joie mais consciemment à l’appel à défendre la patrie. Il n’y avait alors et il n’y aura jamais aucun doute parmi eux sur la justesse de ce combat sinon sur la manière de le mener. Même les mutineries de 1917 ont été à cet égard bien plus des grèves que des révoltes, l’idée d’arrêter le combat et d’accepter la défaite en étant exclue.
Ce combat, ils ne l’ont pas mené non plus sous la contrainte impitoyable et au profit d’une classe de profiteurs et de généraux bouchers, mais pour « faire leur devoir », selon les mots qui reviennent sans cesse dans leurs propos ou leurs lettres. Ils n’auraient jamais combattu avec une telle force si cela n’avait pas été le cas. Faut-il rappeler que le nombre d’exemptés demandant à aller au combat malgré tout a toujours été très supérieur à celui des réfractaires ? Que ce nombre très faible de réfractaires n’a cessé de diminuer avec la guerre ? Dire que leur combat n’avait pas de sens, ce qui est le cas lorsqu’on refuse d’évoquer la victoire, équivaudrait à traiter ces hommes d’idiots. Ils savaient ce qu’ils faisaient, ils méritent mieux que cela.
D’ailleurs ces « civils que l’on a armés » et qui auraient pris sur eux toute la charge du combat, qui sont-ils ou plutôt de qui faudrait-il les distinguer ? Des professionnels ? Car ceux-ci ne souffraient peut-être pas, eux et leur familles, parce qu’ils étaient volontaires ? Des officiers, dont un sur quatre a laissé la vie dans l’infanterie ? Des généraux, ceux-là même dont 102 sont « morts pour la France » en quatre ans ? Des dirigeants et représentants du peuple, dont 16 ont été tués par l’ennemi ? Faut-il rappeler aussi que les uns et les autres avaient leur fils en première ligne ? Le général de Castelnau en a perdu trois, le sénateur et futur président de la République Paul Doumer quatre, et il n’agissait pas hélas de cas isolés.
Faut-il rappeler encore que loin de la vision idéologique que ce conseiller du président semble reprendre à leur compte, ces généraux ont non seulement conduit les troupes à la victoire sur le champ de bataille mais ont réussi également la plus importante transformation de toute notre histoire ? L’armée française de novembre 1918 était la plus forte et la plus moderne du monde. Cela n’a pas été pas le produit d’un heureux hasard mais d’un immense effort et peut-être d’un peu d’intelligence.
Parmi ces généraux, les plus illustres ont reçu le titre de maréchal de France, ce n’est pas rien maréchal de France, c’est une dignité dans l’Etat. Ne pas les évoquer serait donc déjà étonnant. Il est vrai que parmi eux il y a le très gênant Pétain, futur coupable d'intelligence avec l'ennemi et de haute trahison, mais aussi, l’avenir ne détruisant pas le passé, un des artisans majeurs de la victoire de 1918. Mais il est vrai que si on ne veut pas parler de celle-ci il n’est pas besoin de parler non plus de tous ses artisans. Les maréchaux, et peut-être même les généraux, et pourquoi pas tous les officiers pour peu qu'ils soient professionnels, seront donc effacés de l’histoire comme les ministères de la vérité effaçaient les indésirables des photos dans les régimes totalitaires.
Ce sont les nations qui font les guerres et non les armées et la guerre est un acte politique. Célébrer la fin de la guerre sans célébrer la victoire, c’est refuser la politique et sans politique l’emploi de la force n’est que violence criminelle. Refuser la politique et donc la victoire, c’est traiter le gouvernement de la France pendant la Grande Guerre comme l’on traite les organisations terroristes lorsqu’on leur nie tout projet politique et on les cantonne à la folie. C’est placer Poincaré ou Clemenceau au rang de criminels et tous les soldats à celui de victimes. Et si les événements n’ont été que pure criminalité de la part des dirigeants de l’époque, la suite logique en serait pour les dirigeants actuels de s’en excuser, encore une fois.
Sans la défaite de l’armée allemande, concrétisée par l’armistice du 11 novembre 1918, la France et l’Europe n’auraient pas été les mêmes. Il n’est pas évident qu’elles en fussent meilleures sous la férule du Reich. La moindre des choses serait de le rappeler et de le dire, à moins qu’une loi mémorielle non écrite interdise de fâcher nos amis d’aujourd’hui parce qu’ils ont été nos ennemis hier, ce qui conduit de fait à interdire de célébrer une grande partie de notre passé. On peut même imaginer en allant jusqu’au bout, d’inverser la logique expiatrice en participant aux célébrations des victoires de nos anciens ennemis, comme celle de Trafalgar en 2005. Les Britanniques, eux, n’ont pas honte de leurs combats et ils n’hésitent pas à les célébrer dignement sans considérer que l’hommage à leurs soldats vainqueurs soit une insulte aux anciens vaincus. Faut-il rappeler le contraste édifiant à quelques semaines d’écart en 2016 entre les traitements respectifs des batailles de Verdun et de la Somme ?
La victimisation est peut être une tendance actuelle, elle n’était pas du tout celle de mon grand-père, valeureux combattant des tranchées qui n’aurait absolument pas compris qu’on lui vole ce pourquoi lui et ses camarades se sont battus. Lorsque plus de trois millions d’hommes ont été tués et gravement blessés pour atteindre un but, on peut considérer que celui-ci aussi a, à peine cent ans plus tard, encore des « droits sur nous ».
Pour fêter cette victoire, nul besoin forcément de défilé militaire grandiose mais au moins une reconnaissance, un remerciement, un mot, un geste du chef des armées serait suffisant. Un discours de vainqueur à la hauteur de ceux de Clemenceau, l’annonce que le centenaire du défilé du 14 juillet 1919 sera le moment principal de la célébration, entre nous ou avec nos alliés de l’époque, voilà qui serait un minimum, en complément de l’indispensable hommage aux soldats.
Pour le reste pour célébrer l’heureuse amitié franco-allemande, retournement incroyable au regard de l’histoire, il sera possible le 22 janvier de fêter l’anniversaire du traité de l’Elysée qui la marque bien plus dans l’histoire que le 11 novembre. Nous n'étions pas du tout amis à l'époque. Il n’y a pas d’ « en même temps » en histoire, il n’y a que des faits réel et distincts, et on peut tourner le 11 novembre dans tous les sens, cela restera toujours l’anniversaire de la victoire de la France.

Opérations de déception - Repenser la ruse au XXIe siècle - Rémy Hémez - juin 2018

Envoyer

LES MANIPULATIONS DE L’INFORMATION - Un défi pour nos démocraties

Envoyer

Page 1 sur 9

  • «
  •  Début 
  •  Précédent 
  •  1 
  •  2 
  •  3 
  •  4 
  •  5 
  •  6 
  •  7 
  •  8 
  •  9 
  •  Suivant 
  •  Fin 
  • »

Visiteurs

mod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_countermod_vvisit_counter
mod_vvisit_counterAujourd'hui5886
mod_vvisit_counterHier5895
mod_vvisit_counterCette semaine11781
mod_vvisit_counterSemaine dernière45336
mod_vvisit_counterCe mois132742
mod_vvisit_counterMois dernier137247
mod_vvisit_counterDepuis le 30/04/162140461

Qui est en ligne ?

Nous avons 450 invités en ligne

Statistiques

Membres : 2
Contenu : 10422
Liens internet : 6
Affiche le nombre de clics des articles : 1536846
Vous êtes ici : ARTICLES 2018
Secured by Siteground Web Hosting